Pèlerins, palmiers et romieux

Dans la législation romaine antique, le peregrinus désignait tout citoyen libre, ni romain ni latin. Il n’avait aucun droit politique et, déjà depuis la République Romaine (du 6e au 1er siècle av. J.-C.), il était exclu du service militaire.

A l’origine, le terme peregrinus n’avait aucune relation avec le religieux. Cependant il y a un dénominateur commun entre le lointain peregrinus de la Rome antique et le pèlerin : tous deux sont des étrangers de passage.

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O Roma Nobilis

Une fois accomplies les deux obligations indispensables (le testament et la bénédiction), le romieu entreprenait une longue route aventureuse
pour aller vénérer ses martyrs, ses héros.

Le romieu considérait à sa juste valeur le grand risque qu’il prenait

et que son voyage pouvait être le dernier en aller simple. C’est pourquoi, avant de partir il déclarait ses biens à l’évêque qui, sachant lire et écrire, rédigeait le testament du romieu.

Tout de suite après, l’évêque le bénissait solennellement.

Rome, destination des chrétiens occidentaux

En arrivant au Mons Malo, l’actuel Monte Mario, les romieux du Moyen Age se trouvaient face à une grande ville entourée de murailles crénelées, dont les portes donnaient accès à une forêt de tours et de clochers.

Il y avait encore quelques kilomètres à parcourir, mais devant un tel « mirage », les romieux sentaient qu’ils avaient atteint la destination de leurs rêves : Rome, la terre de leurs martyrs. Ils se préparaient donc à descendre le mont en chantant O Roma nobilis, orbis et domina cunctarum urbium excellentissima... (Oh noble Rome, ville et grande dame, excellentissime ...).

Pèlerins entrant à Rome (Miniature médiévale)

Pèlerinages à Rome

Bien avant les Croisades, au début du 4e siècle, avec la Liberté de Culte accordée par l’Edit impérial, toutes les voies du christianisme se dirigèrent vers Rome.

Les dévots rejoignaient, un par un, les groupes qui marchaient avec peine, mais qui savaient que tous les chemins les mèneraient à Rome, car c’était de Rome qu’ils étaient partis.

Les fidèles voulaient exprimer leur dévotion sur les lieux mêmes où avaient été martyrisés et enterrés les principaux témoins de Jésus, Pierre et Paul, mais aussi Laurent et Sébastien, Cécile et Agnès, ainsi que beaucoup d’autres, moins connus et également martyrs des violentes persécutions contre les chrétiens.

Ces premiers dévots, qui avaient Rome comme destination, étaient appelés romieux et leurs voyages en groupes des romeries. Ces deux termes inusités en français sont encore d’actualité en Espagne et en Italie, car ils sont à l’origine de nom de familles. Voir Pèlerins (Glos).

Le terme romerie, continua à faire partie du patrimoine culturel commun aux populations hispanophones, qui, pour célébrer une fête patronale ou autre ferveur populaire, organisent des processions jusqu’à l’ermitage, lieu où l’on vénère la Vierge ou un autre saint.

Pèlerinages en Terre Sainte

Déjà depuis la basse antiquité, les pieux chrétiens ont eu pour objectif deux destinations principales : Jérusalem (Jésus) et Rome (Saint Pierre).

Les pèlerins qui allaient en Terre Sainte, à Jérusalem (Saint-Sépulcre) étaient appelés Palmiers, car ils revenaient chez eux -quand ils le pouvaient- avec des rameaux de palme. Pas même l’occupation musulmane des lieux saints ne put les arrêter. Leur détermination venait de l’influence et du prestige de ces lieux, où avaient vécu les héros du Nouveau Testament et où Jésus avait été crucifié.

Le devoir de protéger les Palmiers durant leurs longs voyages fut l’un des facteurs (même si ce n’est pas le seul) qui entraînèrent de cruels combats, pendant deux siècles, entre une partie de la Chrétienté et l’Islam, et qui historiquement prirent le nom de Croisades.

Ce fut Siegfried, l’archevêque de Mayence, qui avec le chroniqueur anglais et futur abbé Ingulf conduisirent en Terre Sainte le premier grand pèlerinage anglo-saxon : environ 7.000 Palmiers allemands et anglais. Cette pénible marche commença en 1064 et dura plus d’un an, au cours duquel presque tous trouvèrent la mort.

Aller à Jérusalem représentait de graves dangers et de gros risques pour les Palmiers.

Le Saint-Sépulcre de Jérusalem

Martyrs anonymes

Depuis les derniers siècles de l’Age Antique jusqu’au milieu du Moyen Age, le pèlerin médiéval n’entreprenait pas son voyage à la recherche d’indulgences : ce concept est beaucoup plus tardif. Le Romieu était disposé à affronter tout type de danger durant son très long voyage : accidents, soif, faim, maladies, agressions d’animaux et de malfaiteurs. Les uns partaient à Rome à pied de la Grèce, d'autres de France, beaucoup d'Espagne et même du Portugal. Ils arrivaient à Rome, après des mois de voyage épuisant ; certains avaient péri en cours de route, d'autres mouraient dans les hôpitaux romains à leur arrivée. Ils n'avaient pas tous la chance de retourner chez eux.

Il nous est difficile de comprendre aujourd'hui, dans notre culture technologique vide, ou peut-être nous est-il impossible de comprendre que le pèlerin médiéval n'était pas un pauvre ignorant terrorisé par un diable clérical qui l'obligeait à voyager à Rome pour le dépouiller de ses biens... Ces Romieux, qui affrontaient de grands dangers pour « donner » et non pour « recevoir »  quelque chose en échange de leur voyage, voulait aller à Rome pour vénérer les sépulcres de ceux qui avaient laissé un exemple ineffaçable en donnant leur vie pour ne pas renier leurs profondes convictions spirituelles.

Ces Romieux médiévaux furent la base inébranlable et les protagonistes les plus authentiques de ce sentiment religieux séculaire, la colonne vertébrale de l'histoire du christianisme. Ce même « sentiment »  que les rois et les empereurs -tous sans exception-, ont bafoué pendant des siècles... au bénéfice de «leurs églises».

De l’étranger au dévot itinérant

A partir du 9e siècle, en Europe, apparaît un autre sanctuaire important, celui de Saint-Jacques de Compostelle. Donc, pour différencier les Palmiers et les Romieux des dévots se rendant à Compostelle, on récupéra de l’antiquité romaine le terme de Pèlerin, qui désignait « étranger » . Et c’est ainsi que le mot se généralisa, sans distinction de sanctuaire ni de religion. On considère aujourd’hui qu’un pèlerinage est une manifestation collective, qui suppose un déplacement de fidèles d’un endroit à un autre, par dévotion ou inclinaison religieuse.

Le romieu avait coutume de partir seul de son village, mais en arrivant à Rome il se retrouvait au sein d’un groupe important qui s’était formé tout le long du trajet : ce groupe parlait des dialectes différents, mais trouvait son identité en chantant à l’unisson la langue de l’Église.

La foi les unissait dans la solidarité : ils s’entraidaient pour arriver jusqu’au bout. Certains allaient jusqu’aux limites de l’endurance, soutenus par ceux qui avaient résisté un peu plus à l’énorme fatigue. Les vieux à califourchon sur les plus jeunes, certains transportés sur des civières improvisées avec des haillons et des bourdons (bâtons).

Une fois franchies les murailles et passé le pont de la Mole Adriana (aujourd’hui le Château Saint-Ange) les romieux entraient dans un labyrinthe de ruelles qui conduisaient à la petite « place » de forme irrégulière, la Cortina Sancti Petri, entourée de chapelles et d’oratoires. En arrivant ils voyaient à droite le clocher roman de l'église Santa Maria in Turri. A gauche, la célèbre « aiguille de Saint-Pierre », obélisque égyptien qui se trouve aujourd’hui au milieu de la place. L’obélisque est le témoin du martyre de l’apôtre et, pendant tous ces siècles, de ce sentiment religieux séculaire, colonne vertébrale de l’histoire du christianisme.

A la vue de la basilique Saint-Pierre, les romieux exténués se sentaient revigorés comme par miracle devant la reine des églises, la tombe de l’apôtre.

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La tenue du romieu était composée d’un pétase (chapeau de feutre au rebord postérieur très large, soutenu sous le menton par un solide cordon) et d’une pèlerine (genre de cape courte, de cuir ou de toile) qui lui recouvrait les épaules et le haut du dos. Il avait les jambes bandées et était chaussé de godillots de cuir. Son épais ceinturon était aussi en cuir, et y était accroché un coquillage de mer qu’il utilisait comme récipient pour prendre de l’eau pendant le voyage. Le bourdon, grand bâton avec des ornements et une pointe inférieure en fer, était l’arme défensive de ces pacifiques militi christi –militants du Christ - soldats de la foi.

Ces romieux médiévaux furent les principaux acteurs : colonne vertébrale de l'histoire du christianisme occidental.

Scholæ : les premiers hôtels

Au grand nombre de romieux d’ancienne tradition chrétienne, vinrent s’ajouter par la suite les derniers barbares convertis au christianisme : francs, lombards et saxons.

C’est alors que naissent les Scholæ peregrinorum, congrégations destinées à recevoir, assister et loger les romieux regroupés selon leur lieu d’origine, leur « nationalité ».

Des documents attestent que la première Schola fut anglaise, la Schola Saxonum, fondée en l’an 727 par le roi Ina, saxon du Wessex, avec la collaboration du pape Grégoire II. Ce fut la première Schola à donner des soins gratuits aux pèlerins.

Ensuite vint la Schola Longobardorum, érigée à l’endroit même où se trouve actuellement le Patio de San Damaso dans les Palais du Vatican.

A proximité, les arméniens fondèrent l’Hôpital, aujourd’hui église Saint-Jacques des Arméniens.

Sur le terrain qu’occupe actuellement l’église San Michele in Borgo se trouvait la Schola Frisiorum, et les francs fondèrent la Schola Francorum, qui se transformera en l’actuelle église de San Salvador en Terrione.

Tandis que l’actuelle église Sainte Marie en Cosmédine –où se trouve dans l’atrium le célèbre médaillon de pierre connu comme La Bouche de la Vérité- conserve encore le souvenir de la Schola Graeca.

Racines médiévales du tourisme moderne

Les romieux ne visitaient pas seulement les basiliques et les sépulcres de leurs martyrs, ils se promenaient aussi dans les ruines du grand Empire, en laissant vagabonder leur imagination.

Pour satisfaire la curiosité des romieux les plus cultivés –ceux qui savaient lire- on distribuait déjà dès le 7e siècle (années 600) des Itinerarii (itinéraires), formule qui aboutira à la fameuse Mirabilia Urbis Romæ, mère de tous les guides touristiques, et ceci très longtemps avant la naissance de Gutenberg.

La Schola Saxonum, tout près de la Place Saint-Pierre, fut le premier hôpital pour pèlerins et  s'appela plus tard l'Arciospedale del Spiritu Santo in Sassia
(Archihôpital de l'Esprit Saint en Saxe).

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Mise à jour : Juin 2019

 Marcelo Yrurtia

Martine Ruais